Naître ou ne pas Naître

J’étais l’amour.

Mais c’était il y a longtemps. Pourtant, j’avais déjà conscience que ce n’était qu’une étape, l’ordre des choses coulait alors de source et je n’avais pas de crainte. Comment aurait-il pu en être autrement ? La vie pousse la vie et l’amour ne s’envole que pour laisser la place à de plus grandes.

Si l’ombre d’un doute avait pu, ne serait-ce que le temps de…, le temps de quoi ? Notion de temps. Je m’arrête, mais ne croyez pas qu’il s’agisse d’un effet de style car, autrefois, mon autrefois, le doute n’existait pas, et les mots que j’allais utiliser pour l’évoquer ont perdu le sens qu’ils avaient encore hier.

J’étais le temps.

Plus tard, lorsque ma petite mort a crevé l’écran de la vie pour que je naisse en ce monde, l’éternité s’est fractionnée. Alors, la guerre a commencé. Des secondes, plus meurtrières les unes que les autres, puis des heures sanguinaires, mises bout à bout pour former des années assassines, tout ça, tout ça, m’a fait passer d’un monde infini à la conscience de ma propre fin. Mais il ne faut pas que je m’égare, je disais … :

…, si l’ombre d’un doute avait pu, ne serait-ce qu’un « temps », se matérialiser en moi, si j’avais pu imaginer que je perdrais cet amour en naissant, et qu’il ne serait pas remplacé, je serais resté là-bas et la vie n’aurait pas eu de raison d’être.

Alors, je vivais en symbiose avec le tout. Je donnais en recevant et je recevais en donnant. L’univers, mon univers, ne se justifiait que par l’amour qui coulait en son sein et le temps portait en lui toutes ses dimensions. L’éternité, toute gorgée d’amour qu’elle était, vivait dans le présent de chaque seconde. Et les instants qui la composaient étaient portés par leur absence de limite.

J’étais amour et temps.

Dans mon havre de paix, confiance. Je me suis approché de là-bas, et de ces sons étranges, presque inquiétants… mais j’étais curieux ; le fluide contact de nos chairs me communiquait l’appel de la vie à elle-même et… bonheur, je me suis lancé. Soudain, un « principe » nouveau était entré en moi. J’ignorais encore qu’il existait autre chose que le tout, j’ignorais même qu’en moi, j’avais un moyen de percevoir une part différenciée du monde qui m’entourait. Cette part là, cette lumière qui venait de me pénétrer, était dure et froide, presque glacée.

Mais j’étais solide et je savais qu’un autre amour devait prendre la relève de celui que je laissais derrière moi. Lorsque j’ai franchi la frontière… Mais il n’est pas venu. Je me suis

crispé, l’inconnu m’a brûlé les poumons et j’ai hésité ; pourquoi continuer ? J’étouffais. La deuxième bouffée d’air m’a soulagé et j’ai fait un dernier effort pour me libérer des forces qui m’étreignaient.

Alors, des mains sur mon corps, aussi froides que la chose qui me transperçait les paupières. Où était donc passé l’amour ? Un abîme s’est déployé devant moi et j’ai eu peur. Si peur que j’ai crié, de toutes mes forces. Ces mains n’en étaient pas vraiment, comment dire ? Pas celles que j’attendais, pas celles qui auraient dû me recueillir. Ca n’avait pas de sens, je sentais leur présence et cela me faisait plus mal encore que le vide. Comme si, en se refusant à moi, elles avaient voulu me punir. Elles étaient là, mais si lasses, si lasses. Cette fatigue non plus n’avait pas de sens. Qui pouvait bien m’infliger ce châtiment ? Qui pouvait oser troubler ainsi l’ordre des choses de la vie, de ma vie ?

De l’humide, ça je connaissais, des frottements sur ma peau…, mais pas d’amour, toujours pas d’amour. Ça je ne connaissais pas. Avais-je le choix ? L’amour n’était pas au rendez-vous et, pour la première fois de ma vie, j’ai éprouvé la solitude. Mais de quelle vie parlais-je donc ? Une idée de rempart s’est présentée à moi, j’allais m’en emparer lorsque sa peau contre la mienne, douce, douce et chaude à la fois…

Mais elle avait changé. Comme le temps, elle s’était fractionnée et je ne la sentais plus comme un tout. C’était mieux que le vide et je m’y étais agrippé, de toutes mes forces. Rideau. Quelques secondes, maintenant je savais le temps, et puis des mains, toujours les mêmes. J’avais résisté, crié, bandé tous mes muscles, mais elles étaient plus fortes que moi. En m’arrachant à l’amour pour la seconde fois, en me dépeçant de ma seule raison d’être…, là non plus je n’ai pas eu le choix. Rempart de pierre.

Mais que faisait Il donc, le troisième ? Car de toute éternité, nous étions trois. Et même s’il ne venait que de temps à autre, c’est lorsqu’il nous rejoignait que notre amour, en se sublimant en constellation, trouvait son unité. Trois, seul, je m’étiolais à vue d’œil. Mes horizons désemparés avaient fouillé le temps, l’avenir, le passé, le présent, de bourrasques déstructurées en regrets avoués, je m’étais accroché à ce qu’Il m’avait laissé.

Souvenirs de bouquets. Framboisé, pimenté, vanillé, citronné, aigre-doux, que sais-je encore, mer de roses et roses de mer. Tout. Parfois, quand il se rapprochait, puis nous touchait, la vague de senteurs s’enrichissait de saveurs exaltantes. Alors, je m’élevais au-dessus de ma condition, je franchissais d’immenses étendues dont la beauté sauvage érigeait mes devenirs.

Parfois aussi, lorsqu’il nous pénétrait, lorsque le mouvement de ses vagues venait caresser mon corps comme si j’étais une fine plage, je devenais… non, pas la mer, la peau de la mer. Je l’englobais et devenais une passerelle qui du présent au futur, en passant par fonds et rochers immuables, par courants soyeux, algues mouvantes, par vies et par bleus infinis… une passerelle de pur amour.

Les vagues s’amplifiaient de leurs passions, puis se retiraient pour mieux jouir de l’instant, grandissaient à nouveau et se calmaient encore. Tant et tant que soudain, l’énergie accumulée se faisait déferlante, explosion, myriades d’étoiles, et je devenais conscience océanique.

Trois ? Non, seul. Et pas de sentiment. C’était il y a longtemps. Le troisième m’avait abandonné et les mains froides continuaient de m’emporter au-delà de la logique. Chaque seconde qui passait, une pierre en forme de muraille… Que j’arrachais aux sources de mes obsessions.

Je n’étais déjà plus qu’un embryon de névrose.

La vie devant moi, pourtant. Un sentiment océanique, des hommes et des femmes, des frères et des sœurs. Le même moule, le même cœur, chercher encore… Seul.

J’ai voulu me blottir contre son corps mais une peau de fils tissés l’enveloppait, j’ai crié. Elle a dégagé un pan du vêtement pour libérer un sein, et m’a posé la tête dessus. Enfin, sa chair.

Non, je n’avais pas faim de ce lait là ; j’étais affamé d’elle, de la tiédeur fluide de sa peau et de l’amour physique qui, par endroit, s’écoulait à grand flots de sa peau. Du brun sommet de son sein, jaillissait une source enchantée. Mes yeux s’étaient troublés de larmes, mais ça ne m’avait pas empêché de percevoir la magie sublime de l’instant. Ni de savoir que cette nourriture ne pourrait jamais remplacer celles dont la criante absence faisait pleurer mon âme. Mais, lorsque j’arrêtais d’aspirer, afin de me repaître de ces subtiles énergies, Elle bousculait mon recueillement. Et par un petit mouvement de berceuse obsédant, Elle m’arrachait à ma prière.

Ne savait Elle donc pas ce qui se passait en ce présent d’éternité ? Comment pouvait-il se faire que Elle, la grande prêtresse de ma vie, ignora tout de cette quête méditative dont j’avais tant besoin pour devenir ? Je voulais boire sa vie, Elle ne m’offrait que son lait. J’ai tété, enfin, une partie de moi-même s’est exécutée dans l’engorgement laiteux des sanglots de l’autre.

Oui, maintenant nous étions deux à vivre sous le même toit. Moi, qui savais très bien ce dont nous avions besoin pour vivre dans l’harmonie des choses, et l’Autre qui était prêt à tout pour survivre, simplement survivre. Comment aurais-je pu en vouloir à celui-là ? Comment aurais-je pu lui dire que nous n’étions pas fait pour vivre sans amour ? Que dans la nature, c’est lui qui fait force de loi, et lui seul qui peut résister à la pression du chaos.

Oui, j’aurais pu lui dire tout ça, ne l’ai-je d’ailleurs pas fait ? Peu importe, alors, ses seins se sont obstinément refusés à nous considérer comme un être vivant à part entière. Obstinément. Que faire ? Quelle menace proférer ? Que dire à celle qui, bien qu’étant à la source de nos vies, ne voyait en nous qu’un réservoir de matière. Crier, dormir, hurler ou se débattre, retenir son souffle ? Combien de temps ? Epuisé par ces dérisoires pratiques, l’Autre a laissé nos aspirations spirituelles sur le coté de notre destin. Et moi, écrasé par le lourd fardeau de ce lait désincarné, je n’ai pas su relever le défi.

Sans le corps, l’esprit n’a pas de raison d’être mais, décemment, je ne pouvais pas trop lui en vouloir d’avoir privilégié cette vie à celle de l’âme. Et pourtant, qu’est-ce que j’aurais bien aimé manger ce lait mêlé d’Amour et boire ses devenirs jusqu’à plus soif. Non, l’Autre n’y était pour rien. Et je savais qu’Elle non plus n’y était pas pour grand-chose. L’amour que je lui vouais n’en a donc pas été affecté.

Elle ne savait pas, car Elle n’avait probablement jamais senti ce goût de tendre, ce goût qui savais si bien propulser la vie aux cieux pour que les dieux ne soient pas tentés d’abandonner le cœur des hommes. Elle avait dû y croire, mais Elle ne savait plus. Elle s’était certainement battue. Très certainement mais, vaincue, Elle avait dû préférer l’oubli à la souffrance. Et à la mort.

Comme l’Autre. Qui s’était si vite rendu, si brutalement engouffré dans les égouts de la frustration, que je n’avais plus vraiment de doute sur l’issue de mon sort ; j’allais, moi aussi, devoir céder. Bientôt.

Il ne se passait pas d’entre deux noirs sans qu’Il vienne à nous. Sans qu’Il entre dans notre sphère et casse en deux son immense stature pour nous toucher. Son visage et sa force s’approchaient alors de nous et, du bout de ses lèvres, il déposait un petit bruit sur les nôtres. Ce bref contact, si bref, suffisait pourtant à mettre en branle une boule d’énergie qui roulait de nos corps à nos corps. C’était sa signature.

Et aussi le seul élément tangible qui me permettait de relier cet étrange colosse, cet immuable rocher, à la conscience océanique de ma vie d’autrefois, de ce courant d’été soyeux, de ces algues mouvantes, de cette passerelle d’amour… Mais ce n’était déjà plus en moi qu’un extrait de vivance, un souvenir de suprême, un ersatz.

Ensuite, il disparaissait mais sans jamais réussir à ne pas se couper de nous. C’était terrible, sa conscience triangulaire se diluait dans les méandres de son cerveau et mon amour, abandonné, se balançait inutilement dans le vide interstellaire de nos consciences déconnectées. Elle restait là, Elle. Affamée de cet amour qui se refusait à lui-même, Elle attendait. Alors, en désespoir de cause, je fourbissais ma déception dans la solitude ornée de regrets dont Elle habillait ses frustrations. J’étais mal.

J’étais mal et, au début, je pensais que l’Autre, dont ils me rabâchaient inlassablement le nom, n’était là que pour traduire ce malaise. Puis, j’ai compris mon erreur : l’Autre était et eux le savaient. Mais pourquoi ne faisaient-ils donc rien ? Quelque chose ne collait pas.

L’Autre par-ci, l’Autre par-là, et patati et patata, oui, ils savaient que nous étions deux. L’Autre étant plutôt un petit morceau de Lui, et moi un petit bout d’Elle. Mais c’était aussi un peu le contraire. Bref, ce n’était pas très clair, mais ça n’avait pas d’importance. C’était comme ça, c’était normal.

D’ailleurs, personne ne nous avait jamais demandé de choisir. Et ça tombait bien, car Il et Elle n’avaient pas le même corps. Qu’adviendrait-il si nous, donc l’un ou l’autre de nous-même, avions dû faire un choix, si nous avions dû rejeter l’une ou l’autre de nos composantes ? J’en ai frémi quelques secondes puis je me suis calmé, l’idée n’avait pas de sens. Il existait, Elle aussi, et s’ils étaient ensemble c’était bien qu’il existait en chacun d’eux une part non différenciée de l’autre.

De longs jours durant, la lumière avait hésité. De longues plages de clarté, d’aussi longues plages d’obscurité, et des bruits. Toujours les mêmes qui s’associaient aux grands bouleversements de la lumière pour promulguer leur quintessence au rang de charnière majeure de ma destinée.

Jusqu’au jour où, un nouveau jour, ces choses avaient changé. La lumière était devenue plus forte, l’air s’était mis à vibrer, presque à vivre, et les sons avaient envahi le silence. Ce jour-là, j’ai compris que l’inconnu faisait aussi parti du monde.

Image de Dominique Guyaux

Dominique Guyaux

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2 Responses

  1. Merci Dominique… ce texte est d’autant plus fort que je n’ai jamais été allaité et n’ai revu «mon père» qu’à l’âge de seize ans. Cet âge, glorieux (on dit «ingrat» paraît-il) où de lointains et informes échos de gloire nous reviennent en mémoire. J’ai enfin été allaité par les fruits des rencontres amoureuses, maladroites, et par ceux de «l’instincto», entre vingt-deux et vingt-cinq ans. Un ressouvenir, souvenir d’avant la mémoire, de cet Océan dont nous sommes la vivante écume.

    Incompréhensiblement, j’ai perdu le chemin, en le cherchant toujours du regard, exilé dans la brutalité. Oh je l’avais entrevu parfois: de l’hapto-thérapie, des petits grands amours. Mais trente-et-une années après, je l’ai retrouvé tout clair, décidément retrouvé: chemin vibrant et vivant, esquissé et heureux. Par l’alimentation, de nouveau, mais «sensorielle» cette fois. Esquissé, oui, tout est chaque jour à faire, ce chemin blanc comme le lait et les chemins de mon enfance. J’ai soixante ans, il a fallu du temps. Alors je te le redis: merci Dominique.

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