Faut-il ou non manger le matin ?
Certains disent que oui, juste un petit café… pour d’autres, oui, mais sans plus… pour d’autres encore, c’est un vrai repas, il faut que ça tienne au corps, disent-ils, et pour les enfants, c’est le moment de faire le plein d’énergie avant l’école…
Pourtant, de nombreuses personnes ne suivent pas ces conseils et se disent incapables de manger quoi que ce soit le matin. Bref, on entend tout et son contraire et personne n’y comprend rien.
C’est très logique, dans la mesure où le culinaire constitue la référence en matière d’alimentation humaine et que cette référence n’a encore jamais été « regardée » comparativement aux modes alimentaires fondés sur le sensoriel. C’est cet exercice qui va nous permettre de faire un peu de lumière sur notre lumière intestinale.
En préambule, regardons ce qu’il se passe après la période de jeûne nocturne naturel dans le référentiel culinaire. Tout commence souvent par des sensations désagréables dans le ventre, des gargouillis, des tensions intestinales, doublés parfois d’un état légèrement nauséeux. Pas de quoi se pâmer, mais qu’est-ce que cela peut bien signifier ?
Avant de raisonner, posons la scène : l’intestin est un filtre, on parle de barrière intestinale, qui permet soit de faire entrer dans l’organisme les macronutriments et les micronutriments qui se trouvent dans l’intestin, soit d’évacuer les déchets de l’organisme vers la lumière intestinale pour qu’ils soient ensuite éliminés sous forme de selles.
Ces deux actions étant antagonistes, elles ne se déroulent pas au même moment. Durant la journée, on mange et on assimile et, durant la nuit, on jeûne et on élimine.
Le jour, la barrière intestinale laisse passer les micronutriments et les macronutriments de l’intestin vers l’organisme et la nuit, elle laisse passer les déchets provenant de l’organisme vers l’intestin pour qu’ils puissent être évacués.
Dans une journée, il y a donc deux changements de sens du travail intestinal. L’un survient une fois le dernier repas de la journée digéré et l’autre se manifeste lors de la rupture du jeûne nocturne. L’heure du changement matinal est importante car ce sont les différences observées d’un comportement alimentaire à l’autre qui vont nous éclairer sur le pourquoi du comment de ces variations.
Voyons maintenant les trois cas de figure qui nous intéressent ici, à savoir : le culinaire, le cueilleur sensoriel et le collecteur sensoriel.
Le culinaire
Dans le référentiel culinaire, le bol alimentaire du soir est difficile à digérer parce qu’il est constitué d’un mélange complexe d’aliments transformés. Les déchets de cette prise alimentaire devront ensuite être éliminés, tout comme les déchets des autres prises alimentaires de la journée. Tant et tant que la nuit entière n’y suffit pas. Or, la nuit, c’est bien pratique pour faire le ménage car, normalement, le propriétaire des lieux est en train de dormir. C’est un peu comme le service de voirie d’une ville : les éboueurs sont censés faire leur boulot quand tout le monde dort encore. Chez le culinaire donc, la digestion de la prise alimentaire du soir retarde le timing des éboueurs et, en plus, la quantité de déchets à éliminer est telle que, la plupart du temps, le travail n’est pas terminé lorsque la personne se réveille. C’est un peu comme si les éboueurs passaient à 10 heures du matin, c’est perturbant pour les riverains. Il est ainsi logique qu’un individu puisse ressentir divers désagréments digestifs en sortie de nuit. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’il en déduit et ce qu’il en fait.
Interprétation évidente : j’ai faim, donc je vais manger quelque chose ou, à minima, boire un petit café. Alors, miracle, les désagréments s’interrompent. J’en déduis alors logiquement que mon ressenti était un signal de faim puisque c’est en mangeant que je l’ai fait disparaître.
En fait, le problème est bien plus complexe que cela : si l’organisme n’a pas terminé le ménage dans la nuit, alors que la personne n’est pas consciente, et qu’il doit le poursuivre le matin, c’est qu’il a encore des poubelles à nettoyer de la veille. Si l’on interrompt le nettoyage en mangeant quelque chose, on repart sur une nouvelle livraison d’aliments transformés. Ce qui ajoutera du travail à un service de nettoyage, alors que celui-ci n’aura même pas réussi à terminer ce qu’il aurait dû faire durant la nuit.
Voyons maintenant comment ça se passe chez le cueilleur et chez le collecteur. Tous deux ont une approche sensorielle de l’alimentation, mais le collecteur fait 2 repas par jour, en consommant chaque fois plusieurs aliments différents, alors que le cueilleur fait 4 à 6 prises alimentaires par jour, chacune d’entre elles étant constituée d’un seul aliment consommé en quantités variables.
On peut déjà souligner que, dans les deux cas, l’absence totale d’aliments transformés allège considérablement le travail d’élimination. Ayant pratiqué largement ces deux comportements alimentaires, outre le culinaire, et croisé mes connaissances avec un nombre considérable de crudivores depuis trente ans, c’est en connaissance de cause que je peux en parler.
Le cueilleur
Auparavant culinaire, lorsque j’ai commencé à pratiquer le mode alimentaire du cueilleur, j’ai personnellement pu observer que la faim se manifestait spontanément environ deux heures après le réveil. Plus tard, tous les nouveaux cueilleurs avec qui j’ai pu m’entretenir m’ont confirmé ce timing.
On peut dès lors raisonnablement penser qu’à cette heure-là, le cueilleur a éliminé tous ses déchets et vidé toutes les poubelles. Logiquement, les selles sont un modèle du genre, souples et fermes à la fois, bien calibrées, et le cueilleur n’a pas le temps de lire aux toilettes. Jusqu’à l’usage du papier w-c qui s’avère bien souvent inutile. Un simple coup d’œil permet au cueilleur de le constater de visu.
Tout aussi logiquement, la dernière prise alimentaire du cueilleur étant constituée d’un seul aliment, natif de surcroît, donc très simple à digérer pour quelqu’un dont les ancêtres ont pratiqué l’exercice pendant des millions d’années, la limpidité digestive qui en découle est très étonnante.
Mais revenons à la faim du cueilleur. Maintenant, je veux parler de la vraie faim, pas d’une faim qui vous gargouille en dedans, vous brouille l’esprit et vous diminue, mais d’une faim qui vous éveille l’esprit et vous aide. Cette faim s’appelle la curiosité sensorielle.
Le collecteur
Chez le collecteur, l’heure de la faim survient plus tardivement, en moyenne quatre heures après le réveil. Logiquement, le collecteur ne consomme pas d’aliments transformés et ne ressent aucune gêne matinale du type gargouillis culinaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il a réussi à éliminer tous les déchets dans la nuit. Si cela avait été le cas, sa curiosité sensorielle se serait activée deux heures après le réveil, comme chez le cueilleur. En revanche, cela veut dire que la veille au soir, le collecteur a fait quelque chose qui a nécessité un temps de nettoyage supérieur à celui du cueilleur.
Il ne faut pas chercher bien loin pour tomber sur la complexité de la dernière prise alimentaire de la veille. Ingérer un aliment et un seul entraîne toute une cascade de sécrétions, tant dans la bouche que dans l’estomac, qui sont tout à fait spécifiques à l’aliment consommé. Ingérer un deuxième aliment entraînera aussi une cascade de sécrétions qui ne pourra que bouleverser le travail du premier train de sécrétions produit lors de l’ingestion du premier aliment. Rajoutez-en un troisième, voire un quatrième, et vous comprenez pourquoi il faut un peu plus de temps au collecteur pour faire le ménage.
Notons au passage qu’il existe deux manières d’empiler des aliments : soit en les consommant les uns après les autres, avec une approche sensorielle, soit sous forme de salade composée. La salade composée est la pire des solutions : maquillée par une sauce, le système sensoriel est complètement dépassé, ce qui fait dire à de nombreuses personnes qu’elles ne supportent pas le cru (voir à ce sujet l’article récemment publié : « Révélations si je ne digère pas le cru »).
Guy Claude Burger, le père de l’instinctothérapie, qui est une pratique alimentaire apparentée à celle du collecteur, avait d’ailleurs constaté des difficultés digestives le matin chez les pratiquants vivant dans son centre de Montramé. Il avait même instauré la consommation d’une plante laxative pour faciliter l’élimination intestinale : la casse.
Ce fruit se présente sous la forme d’une longue gousse noire allongée contenant des petites lamelles entourée d’une pâte noire. Cette pâte est consommée dans les caraïbes comme purgatif (diluée dans du lait chaud…).
Ce choix de la casse par Burger est justifié par le fait que nos habitudes sociales sont calées sur deux prises alimentaires par jour, ce qui impose de facto de faire des repas d’empilage pour couvrir tous ses besoins en si peu de prises. Comme le problème était omniprésent, l’utilisation de la casse s’est généralisée. Aujourd’hui encore, de nombreux pratiquants de l’instinctothérapie consomment quotidiennement de la casse, signant ainsi l’imperfection relative de leur mode alimentaire.
En fait, la casse est utile chaque fois qu’on a besoin d’éliminer plus que d’habitude, ou plus rapidement. Ceci étant, si vous êtes un consommateur régulier de casse, c’est qu’il y a un problème de comportement alimentaire en amont. Si vous en êtes conscient, mais que votre situation ne vous permet pas d’y remédier, alors oui, la casse est une bonne solution. Si ce n’est pas le cas, je vous incite vraiment à vous poser des questions. Non pas forcément dans la perspective de devenir un cueilleur à temps plein, mais au moins chaque fois que cela sera possible, tant il y a à gagner sur ce plan.
Pour résumer …
En général, le culinaire n’a pas faim le matin. Il a des crampes d’estomac qui le dérangent à un certain moment de la matinée, mais ce n’est pas de la faim, même si la gêne disparaît lorsqu’il mange. En clair, c’est anormal, mais c’est un dérangement que l’individu peut interrompre très rapidement en mangeant n’importe quoi. Ce ressenti désagréable n’est pas de la faim, c’est simplement une grève des éboueurs qui sont submergés de travail.
De plus, c’est un piège, car en mangeant quelque chose, on interrompt les éboueurs, donc on garde toutes les poubelles qu’ils n’ont pas pu évacuer. Alors, on devient juste un dépotoir de poubelles ! Nous avons des éboueurs d’une très grande qualité mais il faut respecter leurs conditions de travail…
Le collecteur a faim vers midi parce qu’il a besoin de temps pour nettoyer son empilage de la veille et il s’aide fréquemment avec de la casse.
Et le cueilleur n’a qu’un seul aliment à digérer, qu’il connaît parfaitement car il a coévolué avec lui depuis la nuit des temps (7 millions d’années). De ce fait, le nettoyage se termine seulement deux heures après le réveil, au lieu de quatre pour le collecteur. Lorsqu’il se réveille, le cueilleur n’aura accès qu’à quelques permanents dont il ne sera pas spécialement en manque.
Ces deux heures sans avoir faim, il va pouvoir les mettre à profit pour trouver l’élu de sa prochaine prise alimentaire. Juste le temps de se rendre au pied de ce groupe de manguiers dont il sait la maturité et dont sa curiosité sensorielle rêve déjà, sans la moindre crampe à l’estomac, évidemment.
Revenons à aujourd’hui. À la lumière de ce que vous savez maintenant sur la faim, vous devriez pouvoir évaluer la pertinence de vos choix alimentaires. Vous savez ce qu’est une fausse faim et vous savez qu’en interrompant le nettoyage, vous vous tirez une balle dans le pied.
Vous avez peut-être été tenté d’aller voir ailleurs si la mer n’y est pas plus bleue et la brise plus clémente. Qui sait ? Certaines personnes déclarent avoir trouvé une recette magique en prolongeant le jeûne nocturne jusqu’au soir suivant, avant de faire un gros repas d’empilage. Ce faisant, elles laissent bien tout le temps nécessaire aux processus digestifs pour nettoyer leur organisme, mais ces jeûnes intermittents sont trompeurs[1].
La situation est la même que chez le culinaire qui jeûne plusieurs jours par mois, qui se retape juste parce que « arrêter de consommer des aliments transformés », ça retape et qui recommence à polluer son organisme en sortie de jeûne avec les mêmes aliments transformés qu’il consommait auparavant. S’il n’a pas d’autres choix, à l’instar de la casse du collecteur, le jeûne sera une solution, mais une solution à défaut de mieux. Il faut cependant savoir que plus vous avez besoin de jeûner et plus vous devrez vous interroger sur votre comportement alimentaire.
Au final, quelles que soient vos pratiques alimentaires, vous avez maintenant toutes les données pour comprendre les maux de la faim, et peut-être leur glisser un petit mot de la fin.
Dominique Guyaux
Texte publié dans « Du cuit au cru » par Médicis Éditions (2022)
[1] Lire à ce sujet l’article « Révélations sur le jeûne »

